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ACTUALITE

04/03/2008

En Italique conçoit et anime à la demande des promenades architecturales depuis le Vieux-Port jusqu'aux quartiers d'Arenc et de la Joliette. Contactez-nous pour programmer une nouvelle promenade.

23/09/2000

Dans le cadre d'un cycle de conférence initié par l'ADAPP Ouest Provence intitulé "L'art en mouvement" En Italique vous donne rendez vous une fois par mois d'octobre 2011 à  juin 2012 au cinéma Le Coluche à Istres autour du genre de l'installation.

25/05/2000

En Italique anime des circuits entre les lieux d'exposition, galerie, association, atelier d'artiste, à la demande. La proximité des lieux de diffusion dans l'hyper centre marseillais est propice à la (re)découverte de la vivacité de la création ! Contactez nous pour programmer le circuit qui vous conviendra le mieux.


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Octobre 2011

26e FESTIVAL INTERNATIONAL DE THÉÂTRE DE RUE D’AURILLAC, DU 16 AU 20 AOÛT 2011

Un homme vêtu d’un costume gris et d’une cravate rouge, le cheveu gominé, la raie sur le côté, affiche une bouche béate. C’est l’identité visuelle du Festival d’Aurillac. Il s’agrippe à une boite (de Pandore ?) comme s’il était assis à l’arrière d’un deux-roues. Le corps en arrière, il repousse des pieds un tapis rouge. A moins qu’il ne se soit tout simplement empêtré dedans ? Tente-t-il de ralentir le bolide ou se montre t-il disponible devant l’inattendu, comme s’il en attendait plus encore [1] ?

Imaginez la canicule, la foule, une offre dense : 22 compagnies dans la programmation officielle pour 169 représentations et 597 compagnies pour 2556 représentations lors du Off. Des chiffres [2] significatifs des enjeux du Festival pour les professionnels. Mais quel est l’impact réel de ce marché spontané du spectacle de rue pour les artistes qui viennent se produire à leurs frais ?

Pendant quelques jours Aurillac change de peau et d’odeur ! Artistes, programmateurs, diffuseurs accrédités, festivaliers, touristes, cracheurs de feu, se croisent le programme dans une main et un gobelet réutilisable dans l’autre. Le lancement officiel a eu lieu sur la place de l’hôtel de ville avec une création de Générick Vapeur et de Magma Performing Théâtre intitulée Fuckin Cendrillon compte de faits. L’exercice semble aussi périlleux qu’excitant, il s’agit de composer avec les habituels discours officiels tout en jouant avec la symbolique de l’ouverture. Imaginez la façade de l’hôtel de ville, sa place, ses commerces de bouche et puis surtout une véritable fourmilière humaine qui se serre autour du bâtiment jusqu’à l’heure H. "L’ouverture donne le ton !" peut-on entendre ici et là… Malheureusement une fois encore nous apprécierons les mêmes canons à confettis (ou à culottes, cette Cendrillon cultive sa féminité). Même si l’énergie est au rendez vous, elle se traduit par des ressorts faciles : exemple avec la ridiculisation grossière de l’autorité (le roi est un homme comme les autres, ne siège-t-il pas sur des toilettes face à la foule !). Une ouverture qui divisera les festivaliers mais qui atteindra sa cible par la même occasion. Pourtant ces réactions sont révélatrices de l’existence d’attentes précises du festivalier. Avec le temps (notamment) ne devient-il pas plus exigeant, en tout cas moins spectateur [3] ?

D’un autre côté compte tenu de la diversité des créations proposées (au moins aussi importante que les multiples manifestations du rire), je suis surpris d’observer que c’est souvent le même processus qui déclenche le rire des festivaliers. C’est encore la maladresse, l’erreur, « du mécanique plaqué sur du vivant » [4]. Je pense à Théâtre Group et au spectacle Vigile [5] qui donne une forme inattendue à « La sécurité - première liberté » avec un forum « Libertés-Egalités-Sécurités » animé par les professionnels de Menouillard Security. Même si les situations se révèlent prévisibles, trop à mon goût, il faut constater à quel point ce rire est contagieux, il a besoin d’un écho... Pourtant le rire change, tout comme l’ensemble de la société. Puisque nous ne rions plus des mêmes choses, pourquoi continuer d’envisager le comique de la même façon, est-ce lié à la forme d’un festival et à un formatage des créations ?

Il y a de tout à Aurillac et même une certaine forme de confusion entre la simple expression et la création artistique. Elle est dénigrée par les uns pendant que les autres défendent sa légitimité historique. La notion de création se distingue pourtant bien de la seule virtuosité technique, de la notion de reproduction ou de la petite touche d’innovation. Ici, les conditions d’accès aux spectacles ne facilitent pas ces distinctions. Alors comment concilier expression et création, professionnalisme et amateurisme au même moment et pratiquement au même endroit ?

Scène à 360°, accessibilité [6] et gratuité. Cette trinité magique est-elle aussi efficace qu’elle le semble ? Certains réflexes sont difficiles à dépasser. Très souvent le public erre, il hésite entre plusieurs attitudes : que faut-il regarder, où aller, puis-je m’asseoir ici (à partir de l’invitation cordiale de mes confrères festivaliers) ? Avec le Groupe Z.U.R (Zone Utopiquement Reconstituée) et le spectacle Horizone lentement mais sûrement le paysage cède le pas à l’obscurité et des images surgissent. Certaines sont plus convenues que surprenantes. Mais lorsque ça fonctionne un dialogue esthétique s’installe. Par contre lorsque la magie n’opère pas c’est le spectacle de la nature qui se révèle absorbant [7]…
Comment conclure sans dire que si vous n’aimez pas les chiens et leurs meilleurs amis, à savoir les punks à chiens [8], Aurillac vous surprendra d’une manière tout aussi inattendue !

Notes

[1] Mâchoire tombante, bouche entre- ouverte, bras ballant, tête relevée, sourcils énervés, yeux chavirés… Devant un événement imprévisible, n’est-on pas désarmé ?

[2] http://www.ilaca.info

[3] À lire : Anne Gonon, In Vivo, Les Figures Du Spectateur Des Arts De La Rue, Ed. L’entretemps, collection Carnet de rue, 2011.

[4] Henri Bergson Le rire. Essai sur la signification du comique, 1ére édition Paris, Alcan, 1900, VIII-206 p.

[5] http://culturebox.france3.fr

[6] Lorsque dans les discours, accessibilité rime avec liberté les arts de la rue se distinguent des autres domaines artistiques. Une liberté qui se traduit pourtant bien souvent par l’inattention du festivalier, par des discussions pendant les représentations et au final par une multiplication de spectacles dans le spectacle...

[7] Décidément le pas est un dispositif à part entière.

[8] Souvenez vous de Rémi sans famille, le dessin animé japonais des années quatre-vingt triste à mourir. Et si c’était le premier punk à chien ?

 

Septembre 2011

Festival de danse et des arts multiples de Marseille : FDAmM

Mues • n + n Corsino • Muséum d’histoire naturelle de Marseille • Palais Longchamp • 16 juin au 23 juillet.
Amour, acide et noix • compagnie Daniel Léveillé • 8 et 9 juillet • salle Vallier.

Sont-ils danseurs, chorégraphes, plasticiens, chercheurs ou réalisateurs de « fictions chorégraphiques » ? Les n+n Corsino explorent un territoire particulier celui du mouvement des corps. Ils s’intéressent à tout ce qui rentre dans leur champ de vision aussi bien les corps que les paysages, mais ils ne créent pas de chorégraphie pour la scène. Disons plutôt qu’ils se servent des outils et des processus numériques actuels pour exploiter cette nouvelle scène qu’ils imaginent. Leur exposition au Palais Longchamp ne déroge pas à la règle, elle se révèle sensible à la configuration architecturale de la salle d’ostéologie et dans une certaine mesure à l’histoire du bâtiment. Le programme architectural du Palais Longchamp c’est bien la glorification de l’eau [1], comme le manifeste le groupe central de sculptures de Jules Cavelier situé entre le Musée et le Muséum : Le triomphe de la Durance. C’est un vaste groupe sculpté qui ne fait qu’un avec le jeu d’eau qui s’écoule à sa base où trône la Durance drapée dans une toge, le pied posé sur une amphore renversée. L’eau traverse l’œuvre des n+n Corsino, elle est encore perceptible ici avec le climat lumineux de cette installation et la façon dont leurs danseuses clonées évoluent.
Après la redécouverte du corps dans les années soixante [2] par des artistes qui engagent une réflexion sur divers sujets vifs comme l’identité sexuelle, les relations masculines et féminines, la mutation. Les artistes agissent aujourd’hui bien souvent sur ou avec leur corps en le plaçant au centre de leur art. Mais les Corsino creusent un autre sillon, ils inventent un corps libéré [3]. Cloner un danseur c’est créer son double virtuel ce qui permet de contrarier ce temps qui file à toute vitesse, de travailler sur quelque chose de très délicat comme le ralenti [4].
Leur installation Mues ne se réduit pas à la diffusion de plusieurs chorégraphies sur des écrans verticaux. Prenant acte du potentiel d’une installation, leur geste ne nous place pas face à l’œuvre, mais dans l’œuvre. Ce n’est plus une affaire d’œil, c’est une question de corps. Aussi plutôt que de parler d’écrans il me semble plus juste de parler de fenêtres (qui obstruent l’accès visuel aux squelettes). Entre les silhouettes osseuses et les corps clonés un jeu s’installe dans lequel il est toujours question du corps, son histoire et sa trace avec les squelettes, son avenir et son invention avec les danseuses. Des corps qui sont immobiles pour l’éternité cohabitent avec d’autres à peine plus mobiles. Des corps qui sont nus, au sens propre comme au sens figuré. La nudité traverse toute l’histoire de l’art : au début le nu féminin représente la mère nourricière, elle symbolise la fécondité et l’opulence, les seins, le ventre et le sexe sont accentués, exagérés. Le nu féminin en tant que symbole de la beauté naît seulement à la Renaissance. La géométrie du nu féminin n’a cessé de changer, à chaque siècle ses propres canons de beauté, à chaque époque son corps de femme qui résume les fantasmes et les attentes de la société. Le corps créé par les Corsino n’inspire pas plus la maternité que la working girl, il est plutôt androgyne, sans ventre dodu ni hanches proéminentes, c’est un corps qu’on ne peut pourtant pas confondre avec celui d’un homme, ce serait plutôt un corps de danseuse tel qu’on souhaite l’imaginer.
Le corps nu c’est aussi un sujet majeur du travail du chorégraphe Daniel Léveillé qui présente avec Amour, acide et noix [5] un quatuor de corps qui se cherchent, se rapprochent, se défient à la dépense. Mais cette nudité est aussi bien radicale que mesurée. Sans cette nudité pas de révélation qui nous rappelle à quel point sous la peau se nichent aussi bien la fragilité que la dureté, la peau, les muscles, la pilosité, le souffle, l’énergie… tout transpire d’une manière encore plus vive. Derrière les sauts et l’exactitude du geste, c’est le poids de la solitude et le désir irrépressible de l’autre qui percent ! On est très loin de la provocation habituelle liée à la nudité. Pour tenter de s’arracher à la pesanteur, comme d’une fatalité, on cherche ce supplément d’âme, on passe de la parole au chant, mais l’état de grâce ne dure qu’un instant. Il subsiste bien parfois un parfum, une empreinte, une impression, finalement peu de chose. Je pense de nouveau aux n+n Corsino, c’est avec une lenteur extrême qu’il montre un corps qui chute presque indéfiniment, comme s’ils souhaitaient nous dire qu’il existe une proximité entre la chute et la grâce…

Notes

[1] Pour remédier au manque d’eau la ville de Marseille construit le canal de Marseille en 1839 afin de dériver les eaux de la Durance jusqu’au château d’eau situé sous l’actuel Palais Longchamp.

[2] Je pense notamment à Yves Klein qui utilisait des « pinceaux vivants » dès 1958 avec ses Anthropométrie. C’est le corps du modèle enduit de peinture qui vient se plaquer sur la toile d’après les directives de l’artiste dans une confusion totale du sujet, de l’objet et du médium.

[3] Mues le titre de l’exposition exprime aussi bien le mouvement que le changement de peau, il évoque, par extension, l’évolution des espèces, voire la confusion qui pointe entre le naturel et l’artificiel qui ne sont plus aussi séparés qu’hier, la technique est une expression du vivant quelque part…

[4] Sur les écrans, tout se meut à une vitesse à peine perceptible, on est à la frontière de l’image fixe et de l’image animée, c’est un temps différent, une sorte de récit dansé.

[5] Amour, acide et noix est le premier opus d’une trilogie comprenant La pudeur des icebergs (2004) et Crépuscule des océans (2007).
http://www.danielleveilledanse.org/
Et pour visionner un extrait d’Amour, acide et noix : http://vimeo.com/9512776

 

Juillet 2011

L’ORIENTALISME EN EUROPE : DE DELACROIX À MATISSE

Du 28 mai au 28 août exposition organisée par la Réunion des Musées Nationaux et la Ville de Marseille à la Vieille Charité [1].
« Une exposition phare au cœur de la saison muséale marseillaise » peut-on lire sur le site officiel de la ville de Marseille, toujours d’après la même source « une exposition qui rassemble cent vingt peintures et sculptures d’artistes européens » : Ingres, Delacroix, Fromentin, Gérôme, Jean-Baptiste Camille Corot , Horace Vernet , Théodore Chassériau , Lewis, Alma-Tadema, Bauernfeind, Müller, Portaels, Evenpoel, Villegas, Sorolla, Fabbi, Simoni, Osman Hamdi Bey, Renoir, Matisse, Kandinsky, Klee, Macke… Encore une fois force est de constater que c’est aussi le nombre qui valorise l’intention du conservateur, comme si la quantité était un gage de qualité.

De Delacroix à Matisse, l’intitulé annonce une large palette d’œuvres qui commence avec la campagne de Napoléon en Egypte pour se terminer avec le séjour de Matisse en Afrique du Nord, un siècle s’écoule entre ces deux jalons que la sélection d’œuvres ne parvient à combler que partiellement. Exemple avec la dernière partie de l’exposition qui comporte trois toiles de Matisse qui ne réussissent malheureusement pas à exprimer à quel point ce séjour lui a permis de reprendre contact avec la nature, comme il le dira lui même [2]. Car « l’orientalité » de Matisse ce n’est pas qu’une représentation du folklore ou des coutumes locales, c’est aussi le moment et le moyen pour ce peintre de ressentir pour la première fois ce qu’il appelle « l’indicible douceur du quand ça vient tout seul ». Ce qui vient tout seul, ce sont les conseils des gardiens à l’entrée des salles, qui nous invitent à ne pas nous approcher trop près des œuvres ; rien d’étonnant à priori sauf que la configuration architecturale de la Vielle Charité implique un éclairage artificiel qui obligera (souvent) à regarder de côté afin d’éviter les reflets, surtout lorsque l’œuvre est protégée par une vitre… Au final, il faut faire preuve de souplesse pour apprécier [3] la touche des peintres. Dommage car l’exposition présente effectivement de nombreuses compositions peintes avec des couleurs plus vives, plus éclatantes et des effets de lumière plus intenses que l’art de l’époque de leurs auteurs. A remarquer très tôt, dès la deuxième salle une odalisque de Jean-Joseph Constant à côté de la toile « Le bain maure » de Jean-Léon Gérôme, pour la manière toute personnelle avec laquelle chaque peintre représente son Orient : remarquez par exemple la qualité de la carnation, les effets d’ombres et de lumière. Comment la peau de l’odalisque s’apparente à la patine d’un bronze, rien à voir avec la peau laiteuse des personnages féminins du bain maure. Il y a du fantasme, de l’invention, de la fascination et de la confusion dans leurs représentations, et très vite on peut se laisser prendre au jeu par ce qui n’est pas qu’un style mais plutôt un climat. L’Orient fait rêver. Les récits de voyages, les romans « exotiques », les Salons de peinture et de photographie débordent de compositions orientalistes au 19ème siècle, mais qu’en est-il aujourd’hui ? 

J’interprète la phrase de conclusion du site de la ville comme un signal : « Marseille, ville tournée vers la Méditerranée, plateforme d’intégration des suds pour l’Europe, se devait d’accueillir cette exposition qui ouvrira le chemin aux rendez-vous de 2013… »
et je pense à la cathédrale de la Major. Située à l’écart de la ville et du vieux port, à deux pas de la Vieille Charité cet édifice du 19e siècle de style romano–byzantin incarne aussi ce Marseille Porte de l’Orient. Imaginez le voyage des saisonniers qui ont quitté leur famille pour trouver du travail dans le port et leur accueil par la Major ou la Bonne Mère… Cette architecture valorise la figure de l’étranger, elle exprime aussi par son style l’image de la diversité [4]. Avec la Cité de la Méditerranée [5] qui prévoit la transformation du front de mer c’est encore ce mythe que l’on cultivera… mais pour quel public [6] ?

Notes


[1] Exposition ouverte de 10h à 18h, tous les jours, sauf le lundi et les jours fériés, nocturne tous les vendredis jusqu’à 22h, entrée payante : 10 € / 6 € (tarif réduit).

[2] Les voyages au Maroc « m’aidèrent à reprendre contact avec la nature mieux que ne le permettait l’application d’une théorie vivante mais quelque peu limitée comme l’était le Fauvisme ». Henri Matisse, Ecrits et propos sur l’art.

[3] Pourvu que l’on sache naviguer entre les nombreux visiteurs équipés d’audioguides. A voir la façon dont l’objet influence le rythme de la visite et la popularité d’une toile au détriment des autres ainsi que la fréquentation dans les salles.

[4] A observer par la même occasion la fresque face à la Mairie de secteur du 2-3e dont le sujet rappelle les deux grandes toiles de l’escalier du musée des Beaux-Arts de Marseille commandées en 1867 à Puvis de Chavannes « Marseille, Colonie grecque » et « Marseille, Porte de l’orient » qui célèbrent l’étranger qui débarque à Marseille.

[5] Extrait du site d’Euroméditerranée, « Se développant entre l’entrée du Vieux-Port et Arenc, la Cité de la Méditerranée est l’un des programmes les plus ambitieux d’Euroméditerranée, qui s’inscrit dans le cadre de nouvelles relations entre ville et port. Le réaménagement de la façade maritime est un enjeu urbain majeur car il permet de redynamiser le centre ville et le port en recréant des connections entre ces deux sites… un ensemble unique témoignant du rôle de Marseille comme métropole majeure des échanges culturels et économiques entre Europe et Méditerranée » http://www.euromediterranee.fr/quar...

[6] Le port de Marseille est le 1er port de croisière en France, le nombre de passagers a été multiplié par 35 en un peu plus de dix ans avec pour objectif, le million de passagers en 2011…

 

Juin 2011

SINGULARITÉS ORDINAIRES DU GDRA DU JEUDI 5 AU SAMEDI 7 MAI AU MERLAN SCÈNE NATIONALE

La communication du Merlan présente Singularités ordinaires comme un « spectacle documentaire ». Sur scène le GdRA [1], Julien Cassier, Christophe Rulhes et Sébasien Barrier (re)interprètent trois récits de vie, « Arthur, paysan et octogénaire du Quercy, devenu en secret musicien guérisseur, Wilfride, ancienne danseuse étoile de l’Opéra de Paris et Michèle, d’origine algéro-togolaise, éduquée par une famille italo-arménienne ». Toujours via la communication du Merlan, nous sommes invités à « entrer dans le décor » avec un apéro au Denis Bar dans le quartier de Saint-Henri juste avant la représentation. Je décide de ne pas me renseigner sur la compagnie, encore moins sur le spectacle, pour tenter d’adopter la posture fragile du désintérêt. Je reste surpris pendant toute la durée du premier portrait « folklorique », grâce aux figures chorégraphico-acrobatiques et aux prises de paroles opportunes sur les séquences vidéo, puis, pour le ton adopté à la fois énergique et éclaté. Par la suite, la succession des portraits aidant, j’éprouve un sentiment répétitif : cet examen du quotidien ne parvient plus à me concerner, pire encore lorsque Michèle (qui « œuvre » au Denis Bar) monte sur scène à la fin de la représentation, alors je pense inévitablement, même si ce n’est pas le but recherché, au quart d’heure de célébrité annoncé par Warhol [2].

Je reste cependant intéressé par le processus créatif du GdRA qui confronte « les arts de faire » du quotidien avec des disciplines jugées plus « légitimes ». Aussi le titre de ce spectacle m’apparaît plus important que sa fonction, car véritablement programmatique. Après tout : qu’est-ce qui anime une pratique de spectateur ? Qu’attend‐on des créations artistiques, si ce n’est justement la rencontre avec une autre subjectivité [3] ? Singularités ordinaires n’est pas que la rencontre avec Arthur, Wilfride et Michèle, mais aussi la subjectivité d’un trio d’artiste qui prend la parole non pas pour confirmer la véracité de ce que l’on a vu, entendu, ou vécu mais plutôt pour créer une distance avec cette vision quotidienne, et susciter chez moi une disponibilité de temps et d’esprit suffisamment forte pour me convaincre d’échanger avec mon voisin.

Le GdRA entretient un intérêt pour « la vie de tous les jours » à travers les témoignages de personnage plus ou moins ordinaire, démarche qui me semble aussi délicate que nécessaire en ce moment. Délicate car chaque domaine, y compris l’art, a ses spécificités et certaines choses ne sont pas aussi importantes que d’autres, sans quoi nous acceptons de courir un risque certain : celui de la confusion permanente. C’est aussi le rôle des professionnels d’être exigeants et d’essayer de faire émerger ce qu’il y a de mieux, ce qui implique de ne pas tout mettre sur le même plan. C’est l’exigence fondamentale de l’inspiration et d’une création qui ne cherche pas simplement à faire, mais à faire mieux ! Le GdRA glisse de l’expression à la création et les artistes ne se contentent pas de diffuser le témoignage d’un parcours ponctué d’événements plus ou moins ordinaires, et quand bien même ce sont des choses banales, ce qui importe c’est la manière de le dire et l’intention du GdRA.

Nécessaire en ce moment particulièrement lorsque je pense à la CPC [4], la « Culture pour chacun » du ministère de la Culture et de la Communication pour lequel l’échec de la démocratisation culturelle aurait pour origine le caractère élitiste de l’offre culturelle. Le problème serait donc la culture elle même ! Elle susciterait de l’« intimidation sociale » alors qu’elle devrait créer au contraire du « lien social ». En effet nous pouvons nous interroger sur la pertinence de l’action publique qui ne met pas au centre de son projet la transmission et l’éducation, comme moyens d’égal accès de tous au sensible ou, sur sa volonté et sa capacité à soutenir les artistes, à préserver le rôle essentiel des collectivités territoriales… Plus étonnant encore le programme d’actions évoqué par le Ministre [5] :« C’est aussi pour réaliser cet objectif prioritaire de la « culture pour chacun » que j’ai donc fait, je le disais, de la numérisation le grand enjeu des années 2010 pour la culture et l’axe principal de ma politique. Car aujourd’hui, nos pratiques culturelles passent chaque jour davantage par le numérique et en particulier par Internet, comme l’a confirmé l’enquête décennale du Ministère, ce qui a confirmé l’omniprésence de cette nouvelle "culture d’écran" ». À la rencontre ou au travail de terrain se substitue l’écran et le réseau internet alors que le véritable enjeu de la politique culturelle devrait être la création d’un sens commun, donc de nouvelles interactions entre nous, auteurs, acteurs, publics…

Notes

[1] Extrait du blog : http://le-gdra.blogspot.com/ Le GdRA se présente comme une compagnie de performances proposant un théâtre anthropologique et pluridisciplinaire. A partir de matériaux pluriels et ouverts – textes, mouvements, films, musiques – le GdRA fouille une théâtralité ordinaire et vive, à l’affût de gestes et de paroles puisés dans l’examen de « la vie de tous les jours », produits par des histoires communautaires et biographiques.

[2] « In the future, everyone will be world famous for 15 minutes » Andy Warhol. Avec le Pop art et Warhol les phénomènes sub-culturels deviennent aussi présentables que « l’art élitiste », il renverse les critères entre ce qui est en haut et ce qui est en bas. Dans le contexte d’une commercialisation croissante, les valeurs véhiculées par le beau, le bon, le vrai deviennent interchangeables et modulables, des enveloppes vides de sens.

[3] À ce sujet je pense à une phrase de Claude Lévêque, « L’expérimentation n’existe qu’en relation avec des milieux, des publics, pour trouver une communication possible. Je trouve le monde effrayant de violences, sociales, économiques, sans parler de l’hystérie de la guerre. L’incitation à consommer du produit culturel est une partie du prêt-à-penser assené. Il faut absolument reconstruire un langage. J’ai compris, à un moment de mon adolescence où j’étais complètement paumé, que je me battrais pour ça. »

[4] http://images.telerama.fr/medias/20... Pour info : la « Culture pour chacun » est dernièrement devenu « Culture pour tous » et « Culture partagée » à suivre donc…

[5] Discours de Frédéric Mitterrand, Ministre de la Culture et de la Communication, prononcé à l’occasion de la présentation de ses vœux à la presse le 19 janvier 2010. http://www.culture.gouv.fr/mcc/Espace-Presse/Discours/Discours-de-Frederic-Mitterrand-ministre-de-
la-Culture-et-de-la-Communication-prononce-a-l-occasion-de-la-presentation-de-ses-voeux-a-la-presse

 

Mai 2011

LE MÉMORIAL DE LA MARSEILLAISE

Depuis le mois de mars, Marseille bénéficie d’un nouveau lieu culturel : le Mémorial de la Marseillaise. Il est situé rue Thubaneau à quelques pas du Vieux-Port et de la Canebière, une rue réputée pour ses « mauvaises fréquentations et ses trafics en tout genre ». Cette partie de la ville qui était dévolue au commerce, à l’habitat sédentaire et provisoire il n’y a pas si longtemps encore, ne cesse de se densifier en bâtiments administratifs depuis quelques années avec la présence du Conseil Régional, de l’agence de l’urbanisme, du commissariat dans l’hôtel Noailles, d’une annexe de l’université.
C’est ici au numéro 23-25 de la rue Thubaneau que fut chanté pour la première fois par François Mireur le Chant de guerre pour l’Armée du Rhin composé par Joseph Rouget de Lisle et qui deviendra La Marseillaise. A présent un drapeau annonce la présence de ce mémorial à la place du jeu de Paume où se réunissait le Club des Jacobins ; à l’intérieur de la cour un amas artificiel de gravats donne d’emblée le ton, plus qu’un hommage ou une reconstitution historique, c’est une mise en scène qui se profile.

La presse locale [1] commente de manière élogieuse la qualité scénographique de ce mémorial, « un parcours de visite scénographique, dynamique, ludique et éducatif » or il s’agit d’une visite dont le sens hiérarchique et le rythme (chronométré !) semble beaucoup plus approprié aux foules de scolaires [2] qu’à la réelle découverte par les uns et les autres de ce symbole de la République.
Le principe adopté ne respecte pas la diversité des publics et des regards à mon sens puisqu’il se manifeste par un cadre rigide où le visiteur n’a d’autre choix que de progresser d’une salle à l’autre pour une durée déterminée à l’avance, afin de découvrir différents dispositifs techniques qui diffusent en boucle le même spectacle.

Car il s’agit bien d’un spectacle qui se décline en « trois tableaux » et trois salles. Tout commence avec la « salle des Marseillaises »
 où un plan de la ville laisse apparaître Marseille avant la Révolution, face à un meuble massif qui permet de consulter les fac-similés des Journaux des départements méridionaux, et plusieurs écrans où il est possible d’écouter différentes interprétations de La Marseillaise. La seconde salle, dite des Doléances, comporte plusieurs vitrines, différents fac-similés, quelques cocardes en guise de décoration, un jeu de l’oie de la révolution et surtout un tableau composé de plusieurs têtes moulées des marseillais acteurs de cette époque, des têtes qui s’animent grâce à des projections sur les visages ! Dernière salle, celle du Jeu de Paume, c’est ici que les troupes languedociennes et marseillaises se sont fédérées, avant de prendre le chemin de la capitale en entonnant le chant que les parisiens appelèrent La Marseillaise. C’est aussi le clou du spectacle où le spectateur est invité à suivre plusieurs projections sur les parois, à l’exception du mur classé, dont la qualité historique est tellement faiblement signalée que j’ai l’impression que cette prise de parole spectaculaire aurait pu se développer n’importe où ailleurs dans la ville. A priori c’est aux sens du public que s’adresse cette scénographie, et pourtant la surenchère d’effets spéciaux qui se caractérisent par leur simplicité et leur caractère répétitif ne me touche pas. Les mêmes motifs reviennent ici et là, mais c’est surtout leur utilisation qui détonne, comme pour mieux nous convaincre de la véracité de ce qui est projeté (une explosion est par exemple accompagnée d’étincelles et d’une odeur de poudre).

Selon le maire, l’architecte André Stern a su « donner à la scénographie un rythme qui plaira aux jeunes générations familières des technologies actuelles. » Voilà une perception pour le moins décalée, un peu comme si la technologie aussi moderne soit-elle permettait de mieux comprendre l’histoire ou les valeurs de la République ? C’est un raccourci qui me semble aussi populaire qu’inopérant et j’ose à peine imaginer dans quelque temps, comment cette logique poussée à son terme deviendra l’alibi qui permettra de proposer au public la découverte des chefs d’œuvres de la peinture grâce à de fabuleux écrans plats 3D !

C’est la charge symbolique de La Marseillaise qui est évidemment valorisée, comme si notre hymne était aussi celui de toutes les luttes. Pour ma part, je pense à une autre forme de combat, plus actuel et tout aussi marseillais, mais dont la valeur est moins symbolique et plus concrète car liée à la fonction de transit du quartier. Une lutte entreprise par les municipalités successives pour reconvertir cette artère au passé sulfureux. Sous le mandat de Vigouroux la municipalité rachète de nombreux immeubles et entreprend un vaste plan de réhabilitation qui se poursuit aujourd’hui, loin des garnis et des meublés [3] (on en dénombrait pas moins d’une vingtaine uniquement dans cette rue). Avec l’inauguration de ce mémorial, l’ouverture de galeries, la municipalité [4] souhaite transformer la fonction de cette rue Thubaneau en inventant une « rue des arts ».

La rue Thubaneau est l’une des premières rues ouvertes lors de l’agrandissement de la ville ordonné par Louis XIV au delà des anciens remparts en 1666. C’est au départ un quartier résidentiel, un quartier de prestige destiné à la nouvelle bourgeoisie de négoce qui se développe à Marseille parallèlement au commerce portuaire. A l’époque, le cours Belsunce est à Marseille ce que la cours Mirabeau est à Aix. Progressivement, il accueillera pourtant une population en transit et jouera un rôle de sas [5], de régulateur du flux migratoire, retenant au gré de la demande d’embauche, les immigrés de toutes les catégories et de toutes les origines. Au cours du 20ème siècle de nombreux travaux se succèderont, avec la construction du Centre Bourse, du Jardin des Vestiges, la destruction de la place d’Aix pour le Conseil Régional. Dès la fin de la première guerre mondiale, Henri Tasso maire de Marseille, décide de détruire quelques rues du quartier sous prétexte de leur vétusté et de leur occupation étrangère [6].…

Ce qui se niche derrière cette inauguration est aussi un processus de segmentation et de spécialisation de ce quartier qui semble programmé depuis de nombreuses années. L’hyper centre marseillais fait l’objet depuis longtemps d’une mutation urbaine profonde et à ce titre, Belsunce représente un enjeu important dans l’opération d’une réhabilitation. Ici comme ailleurs, la rénovation urbaine occupe une place de choix dans les discours politique et permet de traiter les phénomènes récurrents qui préoccupent la classe politique tels que l’immigration, le commerce local ou le logement, un amalgame commode en fait.

Notes

[1] http://www.laprovence.com/article/region/marseille-le-memorial-de-la-marseillaise-ouvre-ses-portes

[2] « Il y avait un paradoxe à ce qu’aucun lieu ne symbolise notre hymne national. Ce lieu, voué à la transmission, a désormais sa place au sein de la ville de Marseille. Ce mémorial est appelé à être un foyer majeur d’une vie culturelle marseillaise dense à l’aube de l’année 2013. L’ambition est atteinte de donner à ce lieu une valeur éducative. La fréquentation des lieux de mémoire est essentielle pour la formation des citoyens de demain. Notre mission commune est bien de transmettre aux jeunes générations l’héritage légué par nos révolutionnaires. Ainsi, avons-nous décidé que les grands textes de notre histoire, comme, par exemple, la Déclaration des Droits de l’Homme, seraient une référence quotidienne dans les établissements scolaires. Dans les jours qui viennent, des affiches les figurant seront apposées dans toutes les classes de France. » Luc Chatel ministre de l’Éducation nationale.
« Rendre compte de l’histoire n’est pas tâche facile. L’évocation, en ce lieu, me semble particulièrement réussie, car vivante, expressive, exacte et assez exhaustive pour laisser au visiteur le désir d’aller plus avant dans la recherche et aux enseignants le souci d’analyser, d’expliquer à leurs élèves le sens d’évènements fondateurs des temps modernes. Le Mémorial La Marseillaise saura répondre à une triple vocation : culturelle, pédagogique et touristique. Renforçant l’image nationale et internationale de notre ville, il participera au rayonnement de notre métropole, capitale européenne de la culture en 2013. » Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille.

[3] "les 182 établissements identifiés dans le centre ville sont pour 70% d’entre eux implantés dans le quartier de Belsunce." http://www.habitatindigne.logement.gouv.fr/IMG/pdf/Lettre_10_cle0d152b.pdf

[4] L’Etat et la Ville de Marseille se sont donnés un cadre d’intervention partenarial avec le protocole pour la mise en œuvre d’un plan d’éradication de l’habitat indigne (EHI), portant sur la période 2002-2007, protocole renouvelé pour une période de cinq ans, 2008-2013.

[5] Migrance - Histoire des migrations à Marseille, de Emile Temime, P. Echinard, Abdelmalek Sayad.

[6] Gouverner Marseille : Enquête sur les mondes politiques marseillais, de Michel Samson et Michel Peraldi.

 

Avril 2011

PANORAMA DES CHANTIERS DE LA FAI AR
Le Panorama des chantiers [1], c’est un rendez vous avec les quinze projets personnels de création des apprentis [2] de la Formation Avancée et Itinérante des Arts de la Rue. A cette occasion, la troisième promotion de la FAI-AR [3] achève un « voyage pédagogique » initié il y a dix huit-mois déjà.

Attardons-nous sur les Reflets, l’expérimentation in situ des apprentis, que la Fai AR présente comme le dernier grand exercice de la formation, ni spectacle de fin d’études, ni showroom pour acheteurs, simplement une découverte de l’univers artistique des apprentis. Pourtant la situation me semble bien plus délicate, je n’oublie pas que présenter un travail artistique, même « une écriture en recherche », c’est manifester ses préoccupations, c’est aussi s’exposer à la critique, l’enjeu me semble donc de taille pour les apprentis.
Au terme de cette semaine [4], le projet de ce cursus itinérant en France, Europe et Méditerranée, m’apparaît de plus en plus sensible à l’articulation de la création et de la transmission. Transmission et création entre les tuteurs et les apprentis, entre les apprentis et des professionnels lors de stages, entre les apprentis et les populations lors de la réalisation de certains Reflets, entre les apprentis et les publics présents lors de ce Panorama. Pourtant la brièveté du Panorama me semble frustrante, pourquoi ne pas répéter à d’autres moments du cursus cette confrontation des points de vue afin de ne pas en rester à la simple monstration d’un travail en cours, afin d’apprendre à contredire le fameux proverbe, « On ne discute pas des goûts et des couleurs » [5] ?
Car concilier transmission et création reste problématique, comment réussir ce pari alors qu’on a coutume de penser que ce qui est en haut n’est pas en bas, que ce qui est beau n’est pas laid… ? De mon point de vue l’ambition du Panorama constitue un élément de réponse. C’est bien le partage d’émotions et de paroles qui nous permettent de mettre des mots sur nos expériences communes, de traduire par des mots ce qui touche nos sensibilités, ce qui nous émeut ou nous laisse indifférents. C’est ce qui peut permettre au public de ne pas rester sur une seule et unique impression tout en motivant le développement des intentions artistiques des apprentis. Articuler création et transmission, c’est favoriser l’exploration des apprentis mais pas seulement, cela facilite aussi les prises de parole face aux œuvres et favorisera leur partage…

Lorsqu’on évoque les Arts de la Rue on pense souvent à cette proximité avec le public. Une proximité que l’on imagine favorable au déplacement de la frontière classique entre l’acteur et le spectateur, scène à 360 degrés, gratuité [6], investissement de l’espace public, interpellation du public présent. Un public qui est même parfois un élément actif du spectacle qu’il contribue à créer, enfin à condition qu’il accepte de jouer le jeu. Je reste septique quant à cette proximité, par contre au regard de certains Reflets, j’ai l’impression que pour plusieurs apprentis le participatif ne repose plus simplement dans la réception du public, dans son interprétation mais dans une mise en œuvre avec les populations complices d’une création. Même si je n’ai pas assisté à la totalité des Reflets ni des présentations, pour autant j’ai l’impression que plusieurs points communs se dessinent, notamment le désir d’inscrire leur projet dans « le réel », de considérer « la ville comme une matière première » et de sortir de la Cité des Arts de la Rue.

C’est un fait aujourd’hui, les artistes tissent avec la réalité, une réalité que l’artiste veut faire, plus qu’il ne veut la représenter. Ce qui m’interroge dès lors, c’est la manière d’investiguer cet espace public, une notion qui me semble bien plus délicate et complexe que ce que j’ai cru entendre ; en d’autres termes je me demande si l’espace public c’est encore la rue ?
On a coutume d’envisager la rue comme un espace privilégié d’échanges, de débats ou plus simplement comme une interface entre les sphères publique et privée, force est de constater pourtant que ça n’est plus aussi net que cela. Par exemple le clivage du dehors contre le dedans ne fonctionne plus vraiment, un casque sur la tête, un téléphone en poche et un ordinateur portable sur les genoux, mon bureau, ma musique, ma vie professionnelle et privée prennent possession de l’extérieur. On peut s’interroger sur la façon dont les apprentis investigueront la rue après la FAI AR, comme un simple décor ou comme le cadre d’une véritable confrontation au réel ? Comment ces artistes se montreront-ils sensibles à la complexité du contexte urbain, dans quelle mesure tireront-ils parti des multiples usages d’un lieu, de son histoire pas uniquement de ses formes ou d’une certaine idée de la ville ?

Certaines formes artistiques se fondent dans l’environnement, elles ne le questionnent pas, d’autres sont utiles à la Cité, au vivre ensemble et puis d’autres encore s’inscrivent dans un contexte pour le contredire, pour perturber un état de fait, une situation urbaine, un site patrimonial… C’est un fait, travailler pour la rue, c’est une nouvelle façon de penser et d’œuvrer, ce n’est pas un terrain conquis, mais véritablement à conquérir [7]. Dans cet ensemble hétérogène où rien n’est fait pour recevoir l’art, attirer les regards sur un objet spécifique me semble être assez délicat… Je me souviens d’une phrase de Tomi Ungerer, « Pour se faire entendre dans la rue il faut gueuler dans l’imaginaire collectif, mettre son poing sur le i des autres ! ».

Cité des Arts de la Rue • 225 avenue des Aygalades • Marseille 15e • du 15 au 19 mars 2011.
www.faiar.org

Notes

[1] http://www.faiar.org/up/doc/DP_Panoramadeschantiers.pdf

[2] Ils sont appelés Apprentis en référence à l’Ecole du Bauhaus qui a inauguré la réflexion contemporaine sur l’art et son enseignement, sur les rapports entre construction et habitat et a fourni son vocabulaire au design. Le Manifeste de 1919 déclare : « L’objectif suprême de toute activité créatrice est l’architecture. » À Weimar la « communauté de travail pour la nouvelle construction de l’avenir » nie toute distinction de classes et les métiers manuels sont appelés à se rapprocher de l’industrie, artisans et artistes dirigent ensemble les ateliers.

[3] Formation Avancée et Itinérante des Arts de la Rue : centre de formation dédié à la création en espace public inscrit au sein de la Cité des Arts de la Rue à Marseille. Première formation supérieure itinérante en France et en Europe et stages destinés aux artistes professionnels ou en devenir.

[4] Du 15 au 19 mars le Panorama propose plusieurs situations propices aux échanges et à la découverte de l’univers artistique des apprentis : une présentation orale publique, une installation scénographiée, 
un dossier de présentation et pour finir un Reflet c’est à dire une expérimentation in situ de leur recherche de travail.

[5] D’après ce proverbe tiède, les goûts et les couleurs ne se choisissent pas selon des critères rationnels, inutile donc d’essayer de convaincre son interlocuteur, personne ne peut en effet avoir raison.

[6] Enfin pas toujours, voir les Festivals des Arts de la Rue.

[7] Daniel Buren, À force de descendre dans la rue, l’art peut-il enfin y monter… Ed. Sens & Tonka, 1998.


Mars 2011

PEEPING TOM/ MASSERA ET LAMBERT
32, rue Vandenbranden, de la compagnie PEEPING TOM a été représenté au Merlan, scène nationale à Marseille.
Que faire ? (le retour) de Massera et Lambert a été représenté à La Criée, Théâtre National de Marseille.

Dans un décor de fin du monde une micro communauté s’agite quelque part entre deux tempêtes de neige. Ce lieu, coupé du reste du monde, m’inspire tout de suite l’idée de la lutte contre une nature hostile et contre le regard de celui qu’on ne connaît pas, aussi bien l’autre que soi-même. Très vite, j’ai la sensation qu’un drame s’annonce… dès les premières secondes on entend les pleurs d’un nourrisson jusqu’à ce que sa mère (?) traverse la scène pour venir l’enterrer vivant sous la neige ! [1] D’un baraquement à l’autre on s’observe, on se contorsionne parfois, on subit de violentes rafales de vent (alors le corps du danseur finit par se confondre avec le parapluie qui lui sert de bouclier). Mais ce qui attire d’abord mon regard, c’est bien le titre de cette compagnie Peeping Tom, un drôle de nom qui est associé à la légende de Lady Godiva. Elle traversa nue sur un cheval la commune pour obtenir la réduction des taxes réclamées par son époux auprès des habitants. En échange de quoi ils se seraient enfermés pendant son passage à l’exception d’un certain Tom qui aurait jeté un coup d’œil et qui devint sur-le-champ aveugle ! Peeping Tom [2] est donc un voyeur, tout comme celui qui regarde un spectacle ?

C’est une question évidemment réductrice qui écarte à la fois l’intention de l’auteur qui parle au spectateur à travers ses personnages et la façon dont il le sollicite à chaque instant finalement. Le hic c’est que tout repose sur un équilibre bien fragile qui nécessite la complicité de l’ensemble des protagonistes, aussi bien les danseurs que les spectateurs. Sur la scène du Merlan, les danseurs interprètent les névroses et les fantasmes de ces personnages devant un public qui fait lui-même semblant de ne pas être là et de croire que ce qui se passe sur la scène est la réalité, même lorsqu’il assiste à un tour de passe-passe. En ce qui me concerne assez rapidement, la qualité du décor ou la sensation d’assister à quelque chose d’inattendu s’estompe, quelque chose s’est enrayé et je me sens de moins en moins disponible. La succession de tableaux finit même par me propulser loin du plateau, même si la gestuelle des danseurs est parfaitement maitrisée, même si elle se révèle (épisodiquement) captivante, lorsque les corps disparaissent, lorsqu’ils se gonflent ou se liquéfient pour donner une forme aux forces internes qui nous submergent parfois comme le doute ou l’amer sentiment de solitude. Au final, j’ai malgré tout la désagréable impression de n’avoir vu qu’une seule chose : de la tekhnè [3].

C’est malheureusement la même chose à la Criée avec Que faire ? (le retour). Un couple dans sa cuisine (Vogica ?) décide ni plus ni moins de faire le bilan de la vie [4] ! La tache est ambitieuse elle nécessite donc des choix, que faut-il garder et que faut-il jeter ? Chaque personnage saisit un livre à tour de rôle, il s’ensuit une discussion accompagnée d’une madeleine musicale, là aussi le principe se répète invariablement jusqu’au dénouement pendant lequel le couple élabore des cocktails Molotov. Une fin qui symbolise d’ailleurs peut-être la première intention des auteurs : que reste t-il des grandes idées ? Quelque chose de plus important qu’un souvenir ? Quelque chose de moins fragile qu’un parfum ? Qu’a-t-on fait de la révolution française, de Mai 68, de l’action I like America and America likes me de Joseph Beuys etc [5]. Même si les comédiens s’imposent par leur présence évidente, je me demande tout de même si ce traitement ne finit pas par reproduire ce qu’il semble dénoncer ? Et de Beuys plutôt qu’une description anecdotique de cette action je décide de retenir son engagement pour un processus social créatif, un art pour tous, un art politique qui participe à l’élaboration de la société, quelque chose qui vise à se poursuivre hors du cadre de la scène.

Notes

[1] Ce spectacle est inspiré du film The Ballad of Narayama de Shohei Imamura au début duquel, un personnage trouve un enfant mort, abandonné par une famille du village.

[2] Une image en appelle une autre, Peeping Tom est le titre d’un terrible film britannique Le Voyeur, réalisé par Michael Powell en 1960. Un cameraman exhibitionniste et voyeur est obsédé par le désir de filmer la peur, sa caméra devient une arme lorsqu’il se met en scène dans le regard de ses victimes.

[3] Le terme « art » dérive du mot « ars » qui est la traduction latine du grec « tekhnê » qui désigne un savoir-faire, la maitrise d’une technique.

[4] Présentation tirée du site de la Criée : Cent ans après la parution du célèbre Que faire  ? de Lénine, un couple dans sa cuisine prend soudain conscience de la vacuité des modes de vie dans les pays de l’hémisphère Nord en ce début de siècle. Ils décident alors de faire le tri dans l’Histoire, l’Art et la Pensée  : la Révolution française, on garde  ? et la Révolution russe  ? et Nietzche  ? et Mai 68  ? et l’Art Conceptuel  ? et la Coupe du Monde  ?… Tels Bouvard et Pécuchet affrontant les contradictions du néo-libéralisme et de la post-modernité, ils se (re)mettent à l’ouvrage, et cherchent une issue.

[5] Joseph Beuys, « Tout le monde est artiste au sens où il peut donner forme à quelque chose... et ce qui doit à l’avenir prendre forme est ce que l’on appelle Sculpture Sociale de chaleur. C’est ce principe qui devrait permettre de triompher de l’aliénation propre au monde du travail ; procédé thérapeutique, mais aussi procédé de réchauffement. Et cela à son tour va évidemment de pair avec le principe de fraternité, qui enferme en son sein le concept de chaleur. »



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